7 octobre : Les morts ont-ils un camp ?

Trois ans après le 7 octobre, peut-on encore pleurer les victimes sans devoir choisir son camp ?

Le 7 octobre 2023, Israël était frappé par une attaque d’une ampleur inédite. Des membres du Hamas et d’autres groupes armés palestiniens franchissaient la frontière depuis Gaza, attaquant des localités civiles, des bases militaires et le festival Nova. Plus de 1’200 personnes furent tuées et environ 250 personnes furent emmenées comme otages à Gaza. Les enquêtes internationales ont depuis documenté des meurtres de civils, des prises d’otages et d’autres violations graves du droit international.

Trois ans plus tard, le 7 octobre reste une blessure ouverte. Mais il est devenu aussi autre chose : un point de départ autour duquel chacun semble devoir choisir son récit, son camp et, parfois, ses victimes.

Avant de parler, regardons les visages

La chanson qui accompagne cette vidéo fait polémique.

We Will Dance Again, de Boy George, est explicitement une chanson de soutien à Israël et aux victimes du 7 octobre. Elle a suscité de nombreuses critiques, notamment en raison de certains de ses propos sur la guerre à Gaza et de ses attaques contre ceux qui soutiennent la cause palestinienne.

On peut contester le texte. On peut contester la position de son auteur. On peut même être profondément en désaccord avec certaines paroles. Mais avant de discuter de la chanson, regardons quelques instants ce qu’elle montre. Des visages. Des noms. Des personnes qui avaient une vie avant le 7 octobre 2023 et qui n’en ont plus depuis.

Ce n’est pas une tentative de raconter toute l’histoire du conflit. Ce n’est pas davantage une invitation à oublier les victimes palestiniennes de la guerre qui a suivi. C’est simplement un rappel. Derrière les chiffres, il y avait des êtres humains. Et peut-être est-ce précisément ce que nous avons progressivement perdu de vue dans les débats qui ont suivi.

Alors regardons. Puis discutons. Peut-on encore se souvenir sans choisir ? Le problème commence peut-être ici.

Pour certains, le 7 octobre est devenu le symbole absolu de la barbarie terroriste. Pour d’autres, il est presque immédiatement replacé dans l’histoire plus longue du conflit israélo-palestinien, au point que la journée elle-même semble parfois disparaître derrière ce qui l’a précédée. Les deux approches peuvent pourtant coexister. Comprendre le contexte historique ne justifie pas le meurtre de civils.

Condamner les crimes du 7 octobre ne signifie pas approuver tout ce qui a été fait ensuite.

Après le 7 octobre, Israël a lancé une opération militaire massive dans la bande de Gaza. Elle a provoqué des dizaines de milliers de morts palestiniens, des destructions considérables et des déplacements massifs de population. Les organismes internationaux ont également documenté de graves violations du droit international commises dans le cadre de cette guerre.

Cela ne diminue en rien la souffrance des victimes israéliennes. Et la souffrance des victimes israéliennes ne diminue en rien celle des victimes palestiniennes. C’est peut-être cela, finalement, le plus difficile à accepter.

Nous avons appris à choisir nos victimes

Depuis trois ans, le vocabulaire lui-même est devenu un champ de bataille. Terrorisme. Résistance. Occupation. Autodéfense. Crimes de guerre. Génocide. Otages. Prisonniers. Chaque mot est devenu une arme politique.

Et pendant que nous nous disputons sur les mots, les familles, elles, connaissent surtout les prénoms de ceux qu’elles ont perdus. Il y a la famille israélienne qui attendait le retour d’un enfant pris en otage. Il y a la famille palestinienne qui cherche sous les décombres. Il y a ceux qui ont survécu et qui devront vivre avec ce qu’ils ont vu. Il y a ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux.

Aucune nuance sérieuse ne consiste à mettre toutes les responsabilités sur le même plan. Les faits, les responsabilités et les qualifications juridiques doivent être établis avec rigueur. Mais reconnaître des responsabilités différentes ne nous oblige pas à hiérarchiser la valeur des vies humaines.

Le piège du « oui, mais »

Il existe une formule devenue presque automatique : « Oui, mais… ». Oui, le 7 octobre fut atroce, mais il faut parler de l’occupation. Oui, des civils palestiniens meurent, mais il faut rappeler le 7 octobre. Oui, des otages ont été enlevés, mais il faut expliquer le contexte. Oui, Gaza est dévastée, mais Israël a le droit de se défendre.

Le problème n’est pas que ces considérations soient toutes fausses. Le problème est qu’elles sont trop souvent utilisées pour rendre la première réalité moins importante.

Il devrait pourtant être possible de dire simplement : Le 7 octobre était un massacre de civils. La prise d’otages est injustifiable. Les civils palestiniens ne sont pas responsables des crimes du Hamas. Le droit d’Israël à la sécurité n’efface pas les droits des Palestiniens. La souffrance palestinienne ne justifie pas les crimes commis contre les Israéliens.

Il n’y a aucune contradiction à tenir ces phrases ensemble. C’est même peut-être cela, la nuance.

Trois ans après, le 7 octobre n’est donc pas seulement une date à commémorer. C’est une date à comprendre. Comprendre ce qui s’est passé ce jour-là. Comprendre ce qui l’a précédé. Comprendre ce qui a suivi. Comprendre comment une tragédie peut devenir le carburant d’une autre tragédie. Mais surtout, comprendre que nous n’avons pas besoin de choisir nos victimes.

On peut condamner le meurtre d’un Israélien sans devenir l’ennemi d’un Palestinien. On peut pleurer un enfant de Gaza sans excuser le Hamas. On peut défendre la sécurité d’Israël sans approuver chacune des décisions de son gouvernement. On peut défendre les droits des Palestiniens sans transformer le 7 octobre en simple note de bas de page.

Trois ans après, il reste donc une question qui dépasse largement le Proche-Orient. Sommes-nous encore capables de considérer une vie humaine comme une vie humaine, avant de regarder de quel côté de la frontière elle se trouvait ?

La nuance n’est pas l’indifférence. Elle n’est pas non plus le refus de condamner. Elle consiste simplement à refuser qu’une souffrance rende l’autre moins réelle. Et dans un monde où chacun semble devoir choisir son camp avant même de regarder les faits, c’est peut-être devenu une forme de courage.