Mes droits, mes choix, ma liberté… et les conséquences ?

Petite histoire d'une société qui a beaucoup appris à dire « j'ai le droit » et beaucoup moins à dire « j'en suis responsable »

Il suffit de regarder les images qui nous viennent actuellement de France pour retrouver une vieille question sous une forme nouvelle. Des lycéens manifestent. Ils contestent, bloquent des établissements, affrontent parfois les forces de l’ordre. Leurs revendications portent notamment sur les conditions d’enseignement, les moyens ou encore l’état des établissements. Certaines manifestations ont toutefois dégénéré en violences et en dégradations.

Manifestons donc. Contestons. Réclamons. Après tout, c’est un droit. Mais une question, forcément un peu désagréable, mérite d’être posée : où s’arrête le droit et où commence la responsabilité ?

Parce qu’il y a quelque chose que notre époque semble avoir remarquablement bien appris :  J’ai le droit. Le droit de s’exprimer. Le droit de choisir. Le droit d’être différent. Le droit au respect. Le droit à la protection. Le droit à l’éducation. Le droit de contester. Et tout cela est parfaitement légitime.

Mais il existait autrefois une formule qui accompagnait naturellement celle des droits : les devoirs et les responsabilités. Curieusement, elle semble avoir perdu quelques chapitres en route.

De l’enfant à l’adulte

On pourrait commencer beaucoup plus tôt : avec l’éducation. Pendant longtemps, l’enfant était essentiellement considéré comme quelqu’un qu’il fallait faire obéir. L’autorité pouvait être brutale, la punition disproportionnée et la fameuse fessée parfois érigée en méthode pédagogique.

Nous avons heureusement appris qu’un enfant n’est pas la propriété de ses parents. Il a des droits. Il doit être respecté. Il doit être protégé de la violence. Très bien. Mais avons-nous suffisamment expliqué ce qui vient ensuite ? Ne pas frapper un enfant ne signifie pas ne pas lui poser de limites. Refuser la violence ne signifie pas refuser l’autorité.

Et protéger un enfant de toutes les conséquences de ses actes ne signifie pas lui apprendre la responsabilité. C’est peut-être là que se trouve une partie de notre contradiction éducative. Nous avons progressivement remplacé le « tu dois parce que je l’ai décidé » par le « tu as le droit de choisir ».

Mais entre les deux, il y avait une troisième phrase : « Tu peux choisir, mais tu devras assumer les conséquences de ton choix. ». C’est précisément cette phrase que nous semblons parfois avoir oubliée.

Montessori n’est pas coupable. Nous, peut-être un peu.

Il serait évidemment trop facile d’accuser Montessori, la pédagogie positive ou toute autre méthode éducative moderne d’avoir fabriqué une génération d’enfants-rois. Ce serait surtout injuste.

La pédagogie Montessori ne consiste pas à laisser l’enfant faire ce qu’il veut. Elle repose au contraire sur un cadre, l’autonomie, la concentration et l’apprentissage de la responsabilité. Le problème apparaît peut-être lorsque certaines idées sont sorties de leur contexte. « Respecter l’enfant » devient parfois « ne jamais le contrarier ». « Lui laisser de l’autonomie » devient « ne plus lui imposer de contraintes ». « Écouter ses émotions » devient « considérer que ses émotions justifient son comportement ».

Et voilà comment, avec les meilleures intentions du monde, on peut fabriquer quelque chose d’assez étrange : un individu qui connaît parfaitement ses droits mais beaucoup moins bien ses obligations.

Le problème n’est peut-être pas le droit. C’est le droit sans contrepartie.

Il ne faudrait surtout pas regretter l’époque où l’on ne discutait pas l’autorité. La question n’est pas de revenir en arrière. Elle est de savoir si, en corrigeant les excès d’hier, nous n’avons pas parfois supprimé quelque chose dont nous avions encore besoin.

Un enfant a le droit de ne pas être frappé. Mais il doit apprendre à respecter les autres.

Un adolescent a le droit de manifester. Mais il n’a pas pour autant le droit de détruire.

Un salarié a des droits. Mais il a aussi des responsabilités envers son entreprise et ses collègues.

Un citoyen a le droit de critiquer ses élus. Mais il a aussi la responsabilité de s’informer.

Un automobiliste a le droit de circuler. Mais il doit respecter les autres usagers.

Bref, un droit ne disparaît pas parce qu’il s’accompagne d’un devoir. Au contraire. Il devient réellement une liberté lorsque celui qui l’exerce accepte d’en assumer les conséquences.

« J’ai le droit »

C’est peut-être devenu l’une des phrases les plus puissantes de notre époque. Et probablement l’une des plus pratiques. « J’ai le droit. ». Fin de la discussion.

Sauf que le droit de chacun rencontre nécessairement celui des autres. Et lorsqu’ils se rencontrent, il faut arbitrer, négocier, renoncer parfois. C’est cela, vivre ensemble.

La liberté n’est pas l’absence de contraintes. Elle suppose précisément que chacun accepte certaines contraintes pour que les autres puissent jouir des mêmes libertés. C’est moins spectaculaire qu’un slogan. Beaucoup moins confortable aussi. Mais c’est probablement ce qui s’appelait autrefois la responsabilité.

Alors oui, nous avons des droits. Heureusement. Nous en avons même beaucoup, et c’est un progrès considérable. Mais peut-être serait-il temps de ressortir de la cave les deux mots qui allaient autrefois avec, devoirs et responsabilités.

Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas quels sont mes droits ? Elle serait plutôt que suis-je prêt à faire pour que les autres puissent exercer les leurs ? Et là, bizarrement, la réponse est tout de suite moins évidente.