Je paie des impôts, donc j’ai le droit… de tout ?

Cogito fiscal : « Je paie, donc je suis. » Et accessoirement, « donc j'exige »

Il existe une phrase qu’on entend partout : à la caisse, au guichet, aux urgences, dans les commentaires sous chaque article, parfois dans la bouche de quelqu’un qui n’a même pas encore vu sa feuille d’impôts. Elle tient en quatre mots : « Avec mes impôts ! »

Le train est en retard ? Avec mes impôts. Un nid-de-poule ? Avec mes impôts. Le formulaire est compliqué ? Avec mes impôts. Et sa grande sœur, plus solennelle : « Je paie des impôts, j’ai donc le droit de… » (compléter selon l’humeur du jour).

Soyons honnêtes : cette phrase est redoutablement efficace. Elle ressemble à un argument, elle a la solidité d’un reçu, et elle clôt la discussion aussi sûrement que le « j’ai le droit » du billet précédent. Mais une question, forcément un peu désagréable, mérite d’être posée : qu’est-ce que je suis exactement en train d’acheter ?

Descartes, version contribuable

Descartes avait un programme exigeant : douter de tout, absolument tout, pour trouver une certitude sur laquelle bâtir. Il l’a trouvée : je pense, donc je suis.

Le contribuable moderne a fait le chemin inverse. Il doute de tout : de l’État, des élus, des fonctionnaires, de l’utilité de la dépense publique, de la sincérité du voisin. Sauf d’une chose, qui lui sert de socle indiscutable : je paie, donc j’ai raison. C’est le doute méthodique, à l’exception notable de soi-même.

Un impôt n’est pas un abonnement

Voilà sans doute le cœur de la confusion. Nous avons fini par traiter l’impôt comme le prix d’un service : je paie, donc je suis un client, donc le client a toujours raison. Sauf que l’impôt ne fonctionne pas comme Netflix. On ne l’a pas choisi, on ne peut pas résilier, et il est calculé sur nos moyens, pas sur notre usage.

Celui qui n’a jamais pris le train finance quand même les rails. Celui qui n’a pas d’enfants finance quand même l’école. Celui qui ne tombe jamais malade finance quand même l’hôpital. Ce n’est pas un bug du système, c’est exactement son principe : un pot commun, alimenté selon ses moyens, dans lequel on puise selon ses besoins. Mettre dans le pot ne donne pas un droit de propriété sur la cuillère.

Et puis, détail qu’on oublie volontiers : tout le monde paie des impôts. Le retraité, l’étudiant, le travailleur étranger, et même l’enfant qui achète des bonbons (merci la TVA). « Je paie des impôts » n’est donc pas un titre de noblesse. C’est le point de départ de tout le monde, ce qui est un drôle de privilège.

Les trois usages de la phrase magique

« Je paie des impôts » se décline en général de trois façons, et toutes ne se valent pas.

La première : « Je paie, donc j’exige. » C’est la version noble, et elle contient un vrai noyau. La Déclaration française de 1789 elle-même reconnaît aux citoyens le droit de demander des comptes sur l’usage de l’argent public. Exiger de la transparence et de l’efficacité n’est pas de la mauvaise foi. C’est de la citoyenneté.

La deuxième : « Je paie, donc pas toi. » Là, ça se gâte. « Mes impôts » servent soudain à financer « ces gens-là » (chômeurs, étrangers, fonctionnaires, au choix, selon le bord), comme si chacun avait sa petite ligne personnelle dans le budget de l’État et pouvait choisir à qui elle sert.

La troisième : « Je paie beaucoup, donc je compte plus. » Pratique, mais le principe d’une démocratie est qu’une personne égale une voix, pas un franc égale une voix.

Le droit sans contrepartie, version fiscale

On retrouve ici le même mécanisme que pour « j’ai le droit », avec un reçu en prime.

Un contribuable a le droit de demander des comptes. Mais il n’a pas le droit d’insulter l’agent du guichet, qui, ironie, est payé avec des impôts… dont une partie sont les siens, puisqu’il en paie aussi.

Un usager a le droit d’exiger un service public de qualité. Mais il a aussi la responsabilité de ne pas le saturer pour rien : les urgences ne sont pas le plan B du rendez-vous manqué chez le généraliste.

Un citoyen a le droit de critiquer l’usage de l’argent public. Mais il a aussi la responsabilité de savoir, grosso modo, où il va. Combien de « avec mes impôts ! » sont prononcés sans la moindre idée de ce que coûte réellement la chose dont on se plaint ?

Un automobiliste a le droit de rouler sur une route qu’il finance. Mais « j’ai payé la route » n’a jamais dispensé personne de respecter le code.

Bref, payer ne dispense pas de participer. On peut même se demander si la phrase n’est pas devenue un moyen très commode de se sentir quitte : j’ai payé, donc j’ai fait ma part, donc le reste est l’affaire des autres.

Je paie, donc je suis… un parmi d’autres

L’impôt n’est pas le ticket d’entrée d’un spectacle dont nous serions les spectateurs exigeants. C’est la part que chacun met dans ce qui nous sert à tous. Et la vraie question n’est probablement pas « qu’est-ce que j’ai payé pour avoir le droit ? » mais plutôt « qu’est-ce que je fais, moi, de ce que cette mise en commun rend possible ? »

Et là, bizarrement, la réponse est tout de suite moins confortable.

Je paie, donc je suis. Mais je ne suis pas le seul.