À Épalinges, cette question s’est concrétisée lors du débat sur le changement du nom du chemin Marcel-Regamey. En tant que conseiller communal PVL, j’avais voté contre cette modification. Non parce que je souhaiterais minimiser les écrits antisémites de Marcel Regamey. Ils sont documentés, explicites et condamnables. Mais je reste convaincu qu’une société affronte mieux son histoire en l’expliquant qu’en commandant de nouvelles plaques de rue. Changer un panneau est assez simple. Comprendre une époque demande généralement un peu plus de temps.
Le présentisme, ou le procès du passé
Les historiens parlent de présentisme lorsque nous jugeons les personnes du passé uniquement à partir des normes, des connaissances et du vocabulaire d’aujourd’hui. Le danger apparaît lorsque nous faisons comparaître un personnage historique devant un tribunal dont les lois n’existaient pas encore, en lui attribuant des connaissances qu’il ne possédait pas.
Cela ne signifie évidemment pas que tout devrait être excusé par la formule : « C’était une autre époque. » Cette phrase peut éclairer un contexte, elle ne constitue pas un certificat général d’innocence. La bonne question est plus exigeante : Que pouvait-on raisonnablement savoir, comprendre et choisir à cette époque ?
Il faut donc considérer les normes dominantes, mais aussi les oppositions qui existaient déjà. Lorsqu’une injustice était dénoncée par certains contemporains, il devient difficile de prétendre que personne ne pouvait en percevoir la gravité. Le contexte explique. Il n’absout pas automatiquement.
Ni saints ni monstres
Notre époque apprécie les classements simples : héros ou coupables, fréquentables ou infréquentables, progressistes ou réactionnaires. L’histoire résiste pourtant assez mal à cette organisation en deux colonnes.
Un grand scientifique peut avoir défendu des théories racistes. Un philanthrope peut s’être enrichi grâce à l’exploitation. Un défenseur des libertés peut avoir refusé ces mêmes libertés à une partie de la population. Les êtres humains sont rarement cohérents jusqu’au bout. C’est parfois décevant pour les statues, mais plutôt rassurant pour le reste d’entre nous.
Une lecture exclusivement morale du passé risque de réduire une vie entière à sa faute la plus grave. L’erreur inverse consiste à célébrer ses accomplissements en reléguant ses zones d’ombre dans une note de bas de page, idéalement imprimée en caractères minuscules. La rigueur suppose de tenir ensemble ces deux réalités. Une action utile n’annule pas une faute grave. Mais une faute grave ne rend pas automatiquement inexistante toute une existence.
Étudier n’est pas célébrer
Trois démarches sont souvent confondues : comprendre historiquement une personne, juger moralement certaines de ses idées et décider de lui maintenir un hommage public.
On peut reconnaître l’importance historique d’une personnalité tout en contestant l’honneur qui lui est rendu. Inversement, conserver son nom dans l’espace public ne devrait jamais empêcher d’en exposer les aspects les plus contestables. Une plaque de rue n’est pas un livre d’histoire. Elle possède une dimension honorifique. Une collectivité peut donc légitimement réexaminer ses choix. Mais débaptiser un lieu ne garantit pas un meilleur travail de mémoire. On retire le nom, puis on oublie parfois pourquoi il avait été retiré. Le panneau est neuf, la connaissance, elle, n’a pas forcément progressé.
Le cas Marcel Regamey
Marcel Regamey fut un avocat, journaliste et intellectuel vaudois, figure centrale de la Ligue vaudoise. Il défendit le fédéralisme, l’autonomie cantonale, l’indépendance des communes et l’identité politique du Pays de Vaud.
Son influence sur une partie de la pensée politique vaudoise du XXe siècle est réelle. Ses réflexions sur la centralisation et la subsidiarité peuvent encore nourrir le débat, même lorsque l’on ne partage ni son corporatisme ni sa critique du parlementarisme. Mais il fut aussi l’auteur de textes antisémites explicites.
En 1932, il publia notamment dans La Nation un article intitulé « Défie-toi du Juif ! ». Il y présentait les Juifs comme un groupe étranger à la communauté nationale et développait des conceptions discriminatoires. Il serait donc malhonnête de ne retenir de Regamey que le défenseur du fédéralisme vaudois. Mais il serait également réducteur de résumer plusieurs décennies d’engagement intellectuel à cet article. Reconnaître la complexité d’un personnage ne revient ni à l’absoudre ni à organiser son procès posthume avec un verdict préparé avant l’ouverture des débats.
Tous les Suisses ne pensaient pas ainsi. Des journalistes, des responsables religieux, des associations et des citoyens combattaient déjà l’antisémitisme. D’autres choix étaient donc possibles. Regamey n’était ni un monstre isolé dans une Suisse unanimement tolérante, ni le simple porte-parole d’une opinion partagée par tous. Il appartenait à un courant idéologique réel, mais ses positions constituaient également un choix intellectuel. Comme souvent, la vérité historique se trouve dans cette zone inconfortable où les slogans fonctionnent moins bien.
Quand une faute doit-elle l’emporter ?
Il est impossible d’établir une comptabilité morale dans laquelle cinq bonnes actions effaceraient trois fautes. L’histoire n’est ni un bilan financier ni un programme de fidélité. Il faut examiner la gravité de la faute, son caractère ponctuel ou répété, sa place dans la pensée de la personne, ses conséquences concrètes, les alternatives disponibles à l’époque, une éventuelle évolution ultérieure et son lien avec la raison de l’hommage.
Une faute peut justifier le retrait d’un hommage lorsqu’elle est grave, durable et structurante. Mais même dans ce cas, elle ne devrait pas conduire à la disparition du personnage de notre mémoire. Une faute grave peut disqualifier un hommage sans annuler une existence. Dans le cas de Regamey, l’antisémitisme interdit toute célébration naïve. Mais son rôle dans l’histoire politique vaudoise demeure suffisamment important pour être étudié et expliqué.
Pourquoi j’ai voté contre le changement de nom
Mon vote ne signifiait pas : « Circulez, il n’y a rien à voir. ». Il signifiait au contraire : regardons tout. Débaptiser le chemin pouvait apparaître comme une réponse morale claire. Mais cette clarté risquait de faire progressivement disparaître Regamey de la mémoire locale, sans véritable travail sur son parcours, ses écrits et son époque.
Je privilégie une autre voie : la contextualisation. Une plaque explicative, comme le PVL avait proposé, un code QR ou un dossier historique pourraient présenter son engagement fédéraliste, ses conceptions politiques, ses textes antisémites et le contexte suisse de l’entre-deux-guerres. Un nom controversé correctement expliqué peut devenir un outil pédagogique. Un nom supprimé sans transmission risque de n’être qu’un panneau neuf posé sur une mémoire vide.
Nous serons également jugés
Nous tolérons aujourd’hui des pratiques que nos descendants considéreront peut-être comme profondément injustes : notre consommation de ressources, certaines conditions de travail, la surveillance numérique ou notre rapport au vivant. Ils auront certainement de bonnes raisons de nous critiquer.
Nous souhaiterions toutefois qu’ils cherchent à comprendre les contraintes et les contradictions de notre époque avant de réduire nos vies à nos fautes les plus visibles. Accordons donc au passé la justice historique que nous espérons recevoir de l’avenir.
Une leçon pour notre présent polarisé
Ce débat ne concerne pas seulement les morts ou les plaques de rue. Il révèle notre manière actuelle de vivre ensemble. Nos sociétés sont toujours plus polarisées. Les réseaux sociaux récompensent la réaction immédiate, l’indignation spectaculaire et le jugement définitif. Il faut choisir son camp, si possible avant d’avoir lu le dossier. La nuance passe parfois pour de la faiblesse et le doute pour une trahison.
Les mouvements radicalisés, quelles que soient leurs origines politiques ou religieuses, partagent souvent le même réflexe : diviser le monde entre les purs et les coupables, les victimes reconnues et celles qui dérangent, les faits utiles et ceux que l’on préfère ignorer. L’histoire devient alors une réserve de munitions. Les fautes du camp adverse sont examinées à la loupe. Celles de son propre camp bénéficient soudain d’un remarquable sens du contexte.
L’antisémitisme montre précisément combien une haine ancienne peut changer de vocabulaire et d’habillage sans disparaître. Il peut être racial, religieux, nationaliste, révolutionnaire ou prétendument émancipateur. Les étiquettes changent, les amalgames, la déshumanisation et les culpabilités collectives restent étonnamment reconnaissables.
L’histoire n’est pas un palmarès de saints laïcs. Elle est faite d’intelligence et d’aveuglement, de courage et de lâcheté, de progrès et de fautes. Nous ne la rendrons pas meilleure en retirant les pages qui nous dérangent. Nous la rendrons utile en apprenant à les lire.
Le meilleur antidote aux idées condamnables n’est pas l’oubli, mais une mémoire complète, critique et sans complaisance. Et le meilleur antidote à la polarisation reste notre capacité à regarder ensemble des faits qui ne donnent entièrement raison à personne, au-delà de tout dogmatisme.