Il existe dans notre société une catégorie de citoyens qui, lorsqu’ils ne sont pas contents, descendent dans la rue pour exprimer leur mécontentement. Jusque-là, rien que de très normal. La démocratie ne se résume heureusement pas à glisser un bulletin dans une urne, puis à attendre quatre ans pour recommencer.
On manifeste, on revendique, on brandit des pancartes. Puis, parfois, les choses se gâtent. Une vitrine vole en éclats, un abribus devient un souvenir, du mobilier urbain est vandalisé, des véhicules sont incendiés. Et là, curieusement, le discours change.
Les dégâts ? Une conséquence regrettable. Les casseurs ? Quelques individus incontrôlables. Les organisateurs ? Des personnes de bonne volonté, naturellement étrangères aux débordements. Quant à la facture, elle possède cette remarquable faculté de disparaître du débat public au moment précis où elle devrait intéresser tout le monde.
La révolution, c’est bien. La facture, c’est moins bien.
Prenons un exemple tout à fait hypothétique : une commune doit réparer pour 80 000 francs de mobilier urbain et d’équipements endommagés lors d’une manifestation. Qui paie ?
La commune, dans un premier temps, parce qu’elle doit bien réparer ce qui a été détruit. Et la commune, c’est nous. Enfin, pas exactement nous personnellement : personne ne reçoit une facture portant la mention « participation involontaire à la révolution du samedi ». C’est plus subtil. La dépense rejoint le budget communal, alimenté notamment par nos impôts. Elle réduit donc les moyens disponibles pour d’autres prestations ou alourdit les dépenses à financer.
Voilà une conception innovante de la solidarité : certains détruisent, tout le monde contribue. On pourrait presque en faire un programme politique : « Cassez aujourd’hui, la collectivité réglera demain. » Offre réservée aux contribuables suffisamment solvables.
Le casseur, cet incompris
Il faut évidemment faire preuve de nuance. Le casseur n’est pas nécessairement un casseur. Il peut être un militant passionné, un idéaliste qui souhaite sauver la planète, renverser le capitalisme ou combattre le fascisme. Il peut même être animé des meilleures intentions du monde.
C’est précisément ce qui rend la situation fascinante : la noblesse d’une cause semble parfois pouvoir servir de circonstance atténuante à la médiocrité des moyens employés pour la défendre. Détruire une vitrine pour dénoncer les inégalités ne la rend pas moins brisée. Incendier une voiture au nom de la justice climatique ne la rend pas moins brûlée. La matière, cette réactionnaire, refuse obstinément de se plier aux exigences de l’idéologie. Et le contribuable ne bénéficie d’aucune réduction fiscale au motif que les dégâts ont été commis au nom d’une cause généreuse.
Le droit de manifester, oui. Le droit de faire payer les autres, non.
Soyons clairs : le droit de manifester est une liberté fondamentale. Les agissements de quelques individus ne justifient ni de supprimer cette liberté ni de rendre tous les participants responsables des dégradations. Mais la responsabilité individuelle ne devrait pas être une option facultative.
En Suisse, celui qui cause illicitement un dommage peut être tenu de le réparer. Plusieurs personnes peuvent, selon les circonstances, être solidairement responsables. Quant à l’organisateur, sa responsabilité dépend notamment de ses obligations et des faits établis. Le principe existe. La difficulté est souvent ailleurs : identifier les auteurs et récupérer effectivement les sommes dues.
Car condamner quelqu’un à rembourser 20 000 francs est une chose. Récupérer les 20 000 francs en est une autre. Lorsque les responsables sont inconnus ou insolvables, la facture ne s’évapore pas dans les brumes de la contestation sociale. Elle reste quelque part : chez un commerçant, une victime, une assurance ou une commune. Et parfois, chez l’ensemble des contribuables.
Une petite idée révolutionnaire : réparer ce que l’on détruit
Il serait pourtant possible de défendre une ligne assez simple : identifier les auteurs, permettre aux victimes d’obtenir réparation et rendre le recouvrement des indemnités réellement efficace. La responsabilité des organisateurs devrait également être examinée lorsqu’un manquement à leurs obligations peut leur être reproché, sans leur faire porter automatiquement les actes de tous les participants.
Ce n’est ni une révolution de droite ni une révolution de gauche. C’est simplement le principe selon lequel la liberté des uns ne devrait pas se traduire par une facture imposée aux autres. Je sais, l’idée manque un peu de poésie. Elle ne fait pas vibrer les foules et ne promet pas de lendemains qui chantent. Elle présente même un défaut rédhibitoire : elle implique que chacun assume les conséquences de ses actes.
La mauvaise foi a ses limites. Le budget, aussi.
Il y a quelque chose de profondément ironique à voir des biens collectifs détruits au nom de l’intérêt général. On casse ce qui appartient à tout le monde pour défendre ce qui devrait bénéficier à tous. Puis on demande à la collectivité de réparer les dégâts, comme si l’argent public était une ressource naturelle, renouvelable et illimitée.
Or, lorsque la commune doit choisir entre réparer les dégradations, entretenir ses infrastructures, soutenir ses associations ou financer ses prestations, elle ne dispose pas d’une caisse secrète réservée aux conséquences des bonnes intentions.
Il n’est pas nécessaire d’interdire les manifestations ni de soupçonner chaque militant de préparer un attentat contre le mobilier urbain. Il suffit de rappeler une évidence : manifester est un droit, dégrader peut engager la responsabilité de son auteur, et réparer un dommage n’est pas une punition politique. C’est la conséquence normale de la responsabilité.
Mais peut-être suis-je trop attaché aux vieilles idées.
La liberté sans responsabilité, les droits sans devoirs, les revendications sans conséquences : voilà un modèle de société qui a tout pour séduire. À condition, bien entendu, que quelqu’un d’autre paie l’abonnement. Et si possible, sans augmenter les impôts.