Commençons par un aveu : je suis de mauvaise foi. Vous aussi. La différence, c’est que moi, je le sais, ce qui fait de moi, dans le paysage actuel, un monstre de rigueur intellectuelle.
Nous vivons une époque formidable où chacun détient la Vérité, la sienne, la seule authentique, livrée avec certificat d’indignation. Les autres ne se trompent pas : ils mentent, ils sont payés, ou pire, ils sont « de l’autre bord ». La nuance figure désormais sur la liste des espèces menacées, entre le rhinocéros blanc et le débat courtois. Sauf que le rhinocéros, on s’est quand même donné la peine de le plaindre.
Géopolitique de comptoir, version 5G
Il y a la guerre. Les guerres, plutôt. Et huit milliards d’humains se sont découvert une vocation de généraux, capables de solder en 280 caractères des conflits vieux de trois siècles, entre une recette de cookies et un chat qui tombe d’un canapé. On choisit son camp comme son club de foot : même objectivité, même cécité devant les fautes de ses joueurs, mêmes morts, en revanche, que le club ne rembourse pas. Dire « c’est compliqué » est devenu un acte de collaboration. Pour les uns, vous êtes complice. Pour les autres aussi, mais de l’autre truc.
Les extrêmes, ces jumeaux qui se haïssent à l’identique
Côté trumpisme, on a prouvé qu’on pouvait gouverner à coups de majuscules et de rancœur, et que « dire les choses comme elles sont » veut dire « dire les choses comme je les ressens, mais plus fort ». La vérité est un détail. L’important, c’est le volume, et la casquette.
Côté antifascisme autoritaire, on a fait mieux : on combat le fascisme en interdisant de parler, en brûlant des poubelles et en décidant qui mérite d’exister dans le débat. Il fallait oser. À force d’imiter l’ennemi pour mieux le vaincre, on a fini par l’égaler. Lui se sent flatté. Il y voit un hommage, voire une reconversion de masse.
Le wokisme, lui, a pris une cause juste, combattre les discriminations, pour la transformer en tribunal permanent où l’on juge un tweet de 2012 avec la clémence d’une cour martiale. Et en face, son jumeau maléfique : l’anti-woke professionnel, qui flaire du wokisme dans une pub de lessive, un biscuit ou une sirène de dessin animé, et qui en parle avec tant de ferveur qu’on le soupçonne d’avoir une carte de fidélité. Ces deux-là s’entretiennent mutuellement. C’est de l’économie circulaire version colère : rien ne se perd, tout s’indigne.
Les extrêmes montent donc, à gauche comme à droite, avec une symétrie qui ferait pleurer un architecte. Ils se vouent une haine sincère mais partagent l’essentiel : un coupable désigné, une pureté revendiquée, une certitude en béton armé et un mépris serein pour le doute, cette maladie de faibles. Le modéré, lui, est traité de « tiède ». Exact. C’est la température à laquelle on peut encore boire sans se brûler la langue, ni les doigts, ni la ville.
Dieu, ce stagiaire jamais payé
Et puis les religions. De belles traditions spirituelles, conçues pour consoler l’homme de sa finitude, enseigner l’humilité et aimer son prochain, au moins le dimanche. Évidemment, il s’est trouvé des malins pour y voir un excellent outil de mobilisation électorale. On invoque le ciel pour justifier des bombes, des lois, des programmes et des meetings. Dieu, qui avait déjà du mal à se faire entendre, se retrouve recruté comme directeur de la communication par des gens qu’il n’a jamais rencontrés et dont il n’a validé aucun communiqué. Il n’a jamais été bavard, certes. Mais là, on comprend qu’il boude, voire qu’il ait changé de numéro.
Le communautarisme boucle le tableau : chacun dans sa case, avec son étiquette, sa tribu et son cahier de doléances. On n’est plus citoyen, on est « représentant de ». On ne discute plus d’idées, on contrôle d’où l’autre parle, comme à la douane. Résultat : une société en archipel, où chaque île est convaincue d’être la seule victime de l’océan.
L’école, c’est épuisant, la gloire, c’est pour demain
Rassurez-vous, je ne dirai pas « de mon temps ». De mon temps, nous avions d’autres défauts, simplement mieux cachés, faute de caméra. Mais enfin, une partie de la jeunesse trouve l’école « trop fatigante » (cinq heures de cours, la Convention de Genève n’a rien prévu) et rêve d’une carrière d’influenceur ou de star de téléréalité. Ambition parfaitement logique : pourquoi apprendre quoi que ce soit, quand on peut devenir célèbre pour avoir été filmé en train de ne rien faire ?
Nous avons remplacé être par paraître, puis paraître par être filmé en train de paraître. On ne contemple plus un coucher de soleil, on le publie. On ne ressent plus une émotion, on la met en scène, avec le bon filtre et la bonne larme. La compétence cardinale du XXIe siècle : sourire dans le bon angle pendant que tout brûle à l’arrière-plan. Et ne jouons pas les innocents : ce modèle, c’est nous, les adultes, qui l’avons livré clé en main. Qui n’a jamais vérifié ses notifications au milieu d’une conversation sérieuse, voire à un enterrement, qu’il jette la première pierre. En story, de préférence.
Du vent dans les étoiles
Pendant ce temps, nous engloutissons des milliards à scruter le ciel pour trouver une intelligence extraterrestre. J’approuve : la curiosité est notre plus belle qualité. Mais pourquoi aller chercher si loin ce que nous n’avons pas encore trouvé ici ? Nous peinons déjà à repérer l’intelligence sur Terre, surtout dans les sections de commentaires.
Imaginez une civilisation extraterrestre suffisamment avancée pour nous observer. Elle nous verrait chercher la vie sur d’autres planètes. Elle nous verrait construire des télescopes gigantesques, envoyer des sondes dans l’espace et analyser les atmosphères d’exoplanètes à des années-lumière. Puis elle regarderait la Terre.
Elle nous verrait nous battre pour des frontières, nous insulter parce que nous ne partageons pas la même opinion, instrumentaliser nos religions, transformer nos identités en combats permanents, nous diviser en communautés et passer des heures à regarder des inconnus danser devant leur téléphone.Elle pourrait alors se poser une question parfaitement légitime : « Ils cherchent vraiment une intelligence ailleurs ? ».
Peut-être que les extraterrestres nous ont déjà trouvés. Peut-être qu’ils nous observent depuis des années. Peut-être même qu’ils ont envoyé une sonde. Et qu’après avoir étudié notre civilisation, ils ont simplement décidé de ne pas répondre. Ce qui, à bien y réfléchir, serait probablement la première preuve véritablement convaincante de leur intelligence. À moins, bien sûr, qu’ils soient déjà influenceurs. Dans ce cas, nous sommes fichus.
Alors, avant de vous indigner du dernier scandale, de partager le post qui confirme ce que vous pensiez déjà, ou de classer l’autre camp dans la catégorie « irrécupérable », je vous propose un exercice : doutez. Une minute. De bonne foi, si possible.
Mais soyons honnêtes : vous n’en ferez rien. Moi non plus. C’est ça, la mauvaise foi ordinaire.